Annulation de la Marche des Fiertés

La Marche des Fiertés et le festival Solidays (qui collecte des fonds pour Solidarité SIDA) ont été annulés sur demande de la préfecture de police pour cause de canicule et en particulier de saturation des services hospitaliers. Ces deux événements font donc les frais d’une totale impréparation de la préfecture et de la casse méthodique des services publics (en particulier de santé) à grands coups de coupes budgétaires et de réduction des effectifs. Que l’on approuve ou non cette décision, qu’on la comprenne ou non, ces annulations posent problème.

Commençons par parler du timing. La canicule de ce samedi n’est pas imprévue, l’épisode caniculaire de cette fin juin 2026 dure depuis maintenant quelques jours et se poursuit jusqu’à samedi. Or l’annulation intervient à quelques heures des deux événements et ce alors que les organisateurs, qui travaillent depuis des mois pour préparer ces événements, ont redoublé d’efforts toute la semaine pour proposer des ajustements liés au contexte météorologique. C’est un manque de respect pour eux ainsi que pour les milliers de bénévoles qui permettent la tenue de tels événements, certains venant de loin et ayant engagés des frais pour se déplacer ou encore se loger.

Concernant les conditions de l’annonce, là encore la Préfecture fait preuve d’un réel irrespect envers les organisations et d’un manque de courage assez fort. En mettant la pression si tardivement sur les organisateurs, la préfecture tente d’empêcher les recours possibles, en particulier celui qui viserait à faire annuler l’arrêté d’annulation par le tribunal administratif. Mais ici, la préfecture n’a même pas eu à prendre d’arrêté d’annulation, les organisateurs des événements ont cédé à la pression avant qu’un tel arrêté soit produit. Cela pourrait s’avérer désastreux pour certains acteurs associatifs qui défilent à la Marche des Fiertés (plus d’une centaines d’associations). En effet, en ne prenant pas d’arrêté, la préfecture va empêcher plusieurs acteurs associatifs de faire jouer les clauses d’annulations pour les frais engagés (location de véhicules, sonorisation, sécurité, etc.) et donc de se faire indemniser. Or le tissu associatif LGBT est fragile et, pour de nombreuses petites structures, la Marche des Fiertés représente un budget particulièrement important. En cas de report en septembre de la manifestation, il n’est pas certains que ces assos puissent engager le budget prévu initialement.

Cette annulation crée un précédent. Ce n’est pas la première fois qu’une annulation ou un report de la Marche des Fiertés est envisagé. Pour des raisons climatiques mais aussi pour d’autres motifs comme la concomitance avec les jeux olympiques, les menaces contre le cortège (de la part de groupuscules d’extrême-droite), etc. Cette année, bingo pour la préfecture, une canicule, un prétexte parfait ! La Marche des fiertés, principale manifestation politique annuelle en France, devient alors une variable d’ajustement. Et parce qu’elle est annulée (ou reportée), je fais le pari que, dans le futur, cela sera utilisé pour justifier son report ou son annulation pour telle ou telle raison plus ou moins justifiée. Si on a pu le faire en 2026, on pourra le refaire, la fenêtre d’acceptation de son annulation a été déplacée. Et dans un monde où les phénomènes climatiques extrêmes seront de moins en moins exceptionnels et que certains commencent déjà à émettre l’idée de ne plus rien organiser en extérieur de juin à août, on risque même de devoir à terme oublier l’idée de défiler en juin. Et on aura bien peu résisté, nous sommes bien dociles.

Juin est le mois des Fiertés, pour des raisons historiques (les émeutes de Stonewall ont commencé fin juin 1969). Et parce que c’est le mois des fiertés, de nombreux événements en lien avec les questions de genre ou de sexualité sont organisés et de nombreuses prises de paroles sont relayées par les médias. L’abondance des événements autour des questions LGBT+ en juin crée un momentum, un moment privilégié pour parler de ces sujets et avoir accès à une audience large qui dépasse largement les frontières de la communauté LGBT+. Et c’est vrai aussi pour les ennemis des LGBT+ qui sont aussi un peu plus présents et actifs durant cette période. La Marche des Fiertés est annoncée reportée en septembre, période de rentrée scolaire, professionnelle, politique, littéraire, etc. Bref, un grand conflit des sujets avec ses marronniers habituels et assez peu de place pour le reste des sujets, et en particulier les questions LGBT+. Or dans une année électorale, avec un risque de plus en plus fort de voir l’extrême-droite accéder au pouvoir, alors que les identités LGBT+ sont instrumentalisées de toute part et que les agressions (parfois mortelles) se multiplient, le report/annulation des deux événements parmi les plus importants pour la communauté LGBT+ en France ne doit pas être pris à la légère.

Et maintenant qu’on en est là, parlons justement de ce que l’on aurait pu (du) lire sur les pancartes et dans la presse à l’occasion de cette Marche. Car je l’ai dit plusieurs fois, la Marche des Fiertés est une manifestation politique et les sujets politiques en lien avec les thématiques LGBT+ ne manquent pas. Si elle n’est pas nouvelle, l’offensive des conservateurs contre les LGBT+ a de nouveaux relais médiatiques (coucou la Bolloré-sphère) et dans le champ politique. En témoigne le récent rapport Alloncle qui, pour lutter contre le service public de l’audiovisuel, a fait de l’émission Drag Race France (un concours de drag queen) un symbole du mauvais usage de l’argent public et de la dérive progressiste du service public de l’audiovisuel. Et pour ceux qui n’auraient jamais vu l’émission, outre le concours de drag en lui-même, les participant.e.s témoignent aussi de leurs vécus et font beaucoup de pédagogie autour du coming out, du VIH, des discriminations vécues, des agressions subies, etc. Elle a donc un caractère informatif certain. Les mêmes drag queens sont d’ailleurs très souvent accusées, dans la société, de pervertir la jeunesse, par exemple lorsqu’elles interviennent généralement bénévolement dans des écoles ou des bibliothèques pour proposer des activités de lecture.

La menace sur les identités queers est particulièrement visible et violente à l’encontre des personnes transgenres qui subissent le feu croisés de mouvements féministes radicaux, de collectifs LGB (sans le T des transgenres donc), de mouvements ou de personnalités rattachés à l’extrême-droite, etc. Au Parlement, l’extrême-droite est d’ailleurs particulièrement active dans sa lutte contre les procédures de facilitation de changement d’état civil ou encore de facilitation des transitions médicales. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes transgenres subissent des campagnes de dénigrement et de harcèlement parfois relayées par des comptes particulièrement influents. Même s’il est difficile de donner des chiffres précis, ces attitudes ont pour conséquence des taux de suicides particulièrement élevés chez les personnes transgenre en comparaison des taux mesurés chez les personnes cisgenres.

Et puisque Solidays (pour Solidarité SIDA) a aussi été annulée, rappelons que le sujet du VIH et, plus généralement, de la santé sexuelle sont encore fortement d’actualité. La recrudescence de certaines IST chez les HSH (hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes), la difficulté d’accès à certains traitements (y compris préventifs comme la Prep, un traitement pré-exposition au VIH) en France et dans les pays plus défavorisés, la stigmatisation des personnes séropositives, etc. sont toujours des sujets d’actualité et largement ignorés par les différents partis politiques dans les faits. En matière de santé sexuelle, politiques et éditorialistes préfèrent souvent la polémique politico-politicienne, par exemple en stigmatisant tel ou tel député comme ce fut le cas pour Andy Kerbrat (LFI) qui, malgré les sanctions infligées, est encore régulièrement pris pour cible pour sa consommation de drogues dans un cadre sexuel (le chemsex). Le chemsex a fait plusieurs dizaines de victimes depuis le début de l’année en France, ce sujet mérite mieux qu’une polémique.

En France, le principal ennemi politique de la communauté LGBT+ est l’extrême-droite, qui dans ses votes en France ou en Europe se positionne systématiquement contre les intérêts des LGBT+. Si l’extrême-droite affiche une façade plus ou moins gay friendly et n’hésite plus à mettre en avant des figures gays dans son parti, cela sert à masquer la réalité de leurs votes et leurs alliances. Sur les sujets de mémoire, l’extrême-droite s’obstine à vouloir écrire le récit d’une France qui n’aurait jamais été homophobe et s’oppose, au Parlement, à toute tentative de reconnaissance des préjudices subis par les personnes à raison de leur orientation sexuelle (harcèlement par la police, condamnations pour homosexualité, etc.) au cours de l’histoire ainsi qu’à tout dédommagement des victimes. L’extrême-droite s’oppose également à toute mention dans la loi de l’identité de genre comme possible fondement de discrimination, d’agressions ou encore d’injures. Ces notions renvoient, selon eux, à du vocable militant et ne sauraient se substituer à la réalité biologique. Cela se traduit aussi par plusieurs votes visant à complexifier le parcours de changement de sexe ou de genre à l’état civil des personnes transgenres. En Europe, l’extrême-droite fait alliance avec des groupes politiques particulièrement homophobes (dont de véritable néo-nazis). L’un des votes les plus commentés de l’extrême-droite française a été son abstention sur une mesure d’interdiction des thérapies de conversion (visant à changer l’orientation sexuelle d’une personne) en Europe, thérapies largement reconnues comme équivalentes à de la torture.

Et aurait-on pu maintenir la Marche des Fiertés ? Je pense que oui, que cela aurait pu nécessiter quelques adaptations. Elle aurait pu commencer plus tard, en fin d’après-midi, pour profiter d’un soleil un peu plus bas et de l’ombre des immeubles. Cela se fait dans des pays où les épisodes caniculaires sont plus fréquents, comme l’Espagne par exemple. Il y avait des solutions que la préfecture n’a pas voulu trouver (ni même chercher). On aurait dû se battre un peu plus. Mais la pression sur les organisateurs a peut-être été trop forte. Quand on sait que le président de l’Inter-LGBT, organisatrice de l’événement, a été convoqué l’an dernier par la Direction de la Police Judiciaire (qui n’a manifestement pas grand-chose à faire) pour une affiche un peu trop véhémente au goût de militants de salon, on peut raisonnablement se demander si ce genre d’intimidation a joué un rôle dans les décisions prises cette année.